La toute-puissance des médias.

La toute-puissance des médias.

L’avènement des médias libres a, depuis, chamboulé tous les repères. Une liberté médiatique, très peu encadrée par des gardes fous, qui s’est révélée après la révolution dramatiquement dangereuse, non seulement pour les valeurs sociétales mais également pour la démocratie. Sans être pour le tout réglementaire et législatif, je pense qu’en la matière, la citation de Lacordaire : « la loi protège et la liberté opprime » trouve la plénitude de son sens.

La dérive incontrôlée des pratiques médiatiques a porté, à la fois, sur les thématiques abordées, le langage adopté et les techniques de traitement de l’information. Le répréhensible est devenu la norme et la marque du succès.

Dans une société sans repères où l’échelle des valeurs a été bouleversée, sens dessus-dessous, les médias les plus côtés sont ceux qui valorisent le voyeurisme, les jeux de hasards et le sectarisme. Sous prétexte de braver les tabous, on n’hésite pas à des heures de grande écoute, entre deux blagues d’un goût douteux et des applaudissements commandés du public, à exhiber la pédophilie, l’inceste, l’adultère et les déviances sexuelles. Des médias qui font la promotion des jeux du hasard en faisant miroiter des gains mirobolants Comment convaincre, ensuite, les plus jeunes des vertus du travail et du goût de l’effort ? Des médias qui ne se sentent pas tenus de participer à un projet culturel national. Entre les shows de variétés et les séries controversées, ils font l’apologie de la marginalité, qui devient la norme. Ils tablent sur l’illicite, l’interdit, le provocant pour booster l’audimat, sans égard pour les effets délétères qui en découlent.

Cette pénétration médiatique est ensuite exploitée pour promouvoir une ligne éditoriale politique. Prétextant défendre la modernité et un projet progressiste de société, une myriade de chroniqueurs occupe des heures d’antenne pour étaler leurs propres points de vue. Ils dissertent sur tous les sujets avec le même leitmotiv décliné sous diverses versions, haranguant les téléspectateurs et les auditeurs. Tout est commentaire et propagande et tout est ordre de mission au service du commanditaire.

De tous les médias libres, quelques-uns se partagent la grosse part de l’audimat et donc de la publicité. Il se trouve étonnement être ceux qui ont été créés du temps de la dictature. Leur accointance avec les partis qui se sont construits sur les décombres du RCD dissout, ne font aucun doute. Leurs liens avec les forces politico-financières qui soutenaient le régime de Ben Ali ne sont invisibles que pour ceux qui refusent de les voir.

C’est contre cette connivence entre les médias, la politique et l’argent que j’avais tiré la sonnette, très tôt après la révolution. Depuis le mois de juin 2011, comme l’avait rappelé Jeune Afrique dans un de ses articles, j’avais mis en garde contre les risques qu’encourait la démocratie naissante, en l’absence de règles claires, fixant des limites au financement politique et au rôle et à l’intervention des médias.

Avec la révolution et l’instauration des plateaux médiatiques, nous avons assisté à la reconversion instantanée d’animateurs de variétés en chroniqueurs et politologues de divers acabits. Leur technique est restée la même ; la recherche du show et du sensationnel. Ils usent des mêmes recettes pour dénicher l’insolite et mettre en scène l’extravagant.

La politique telle qu’elle est traitée par ces médias est une quête absolue du buzz. Elle privilégie les faits divers aux débats de fond. Chaque fois qu’ils se trouvent acculés à traiter une question sérieuse, ils font appel à des experts. Toujours les mêmes. Ils sont choisis pour leur conformité avec la ligne « éditoriale » c'est-à-dire avec leur positionnement politique.

 

Les médias tunisiens de l’après révolution ont réinventé le journalisme. La neutralité est devenue un vain mot désuet auquel on a substitué la ligne éditoriale. La chronique est devenue la base de l’exercice journalistique où des heures durant, nous avons droit à des personnes venues d’horizons et d’expériences antérieures diverses, étaler leurs points de vue sur l’actualité. Le chroniqueur ne commente plus, il fait part de son intime conviction et de ses propres choix.

 

Le rôle des médias est essentiel. Il est si important, en l’occurrence pour une démocratie balbutiante, qu’il convient de les protéger à la fois contre la mainmise extérieure et leur propre propension à s’égarer.

 

Les médias, même privés n’appartiennent pas à leurs propriétaires ; ils restent redevables et comptables de l’autorisation publique qui leur a été accordée. L’État ne délivre pas un blanc-seing mais une autorisation réglementée. L’encadrement de l’exercice journalistique ne vise aucunement à réduire sa liberté ou à rétablir la censure. Son objectif est d’éviter qu’il ne se transforme en outil de propagande politique sous l’attrait du financement facile.