La culture : au cœur du projet.

La culture : au cœur du projet.

C’est pour cela que jugeant les conditions d’un engagement politique efficace inexistantes, j’avais opté pour une activité culturelle militante en cofondant l’association de soutien à la création musicale que j’ai dirigée de 2005 à 2010, date de la suspension quasi forcée de son activité.

A la tête de l’ASCM, j’ai dirigé quinze festivals internationaux, soutenu la création tunisienne hors des sentiers commerciaux, organisé des dizaines d’ateliers et de résidences sous la direction d’artistes internationaux de renoms, donné l’occasion à plus d’une centaine de musiciens en herbe de participer à des camps musicaux en Suède, en Belgique, en France et en Turquie. Je n’avais ménagé aucun effort pour offrir aux jeunes musiciens des opportunités similaires à celles dont avaient bénéficié mes propres enfants quelques années plutôt.

Tout cela n’aurait été possible sans l’équipe dévouée et déterminée qui m’épaulait. Des femmes et des hommes qui avaient fait don de leurs deniers, de leur temps, ouvert leurs maisons pour héberger les musiciens et s’étaient convertis en hôtes d’accueil et en guides touristiques pour promouvoir l’image de la Tunisie et sa légendaire hospitalité. Durant ces années, ils ont fait montre d’une patience inouïe, ravalant leur fierté pour quémander un modique sponsoring et refusant de solliciter toute aide publique.

Je parle ici de culture avec la conviction et la délectation de celui qui l’a croisée au gré du hasard et en est tombée éperdument amoureux. La culture c’est la pierre de voûte qui maintient l’édifice identitaire, définit notre appartenance commune à une seule entité, et permet à la fois la diversité dans l’être ensemble et la rencontre et l’unisson autour des repères fondamentaux. Pour tout cela, j’ai toujours placé la culture au cœur du projet de société. Une culture dans le sens anglo-saxon de KULTUR qui dépasse le conventionnel français pour embrasser le patrimoine, le mode de vie, le monde artisanal, le savoir-faire séculaire, bref la tradition. Il est toutefois hors de question d’envisager la culture comme un champ figé, momifié dans le temps mais plutôt comme un état en devenir et en perpétuelle mutation. Je ne suis pas un adepte de la rupture mais quelqu’un qui croit en la transition. Autant, je suis attaché à l’innovation et la création, autant, je reste persuadé qu’il n’ait d’évolution fructueuse que celle qui prolonge, diversifie, enrichi le legs antérieur. Une mutation sans rupture. Une évolution des individus et de la société entrainant dans son sillage le modelage du profil de l’identité. Une transformation fidèle à l’image de la société et qui évolue sans heurts ni fractures. C’est dans cette dynamique que je situe la modernité loin des soubresauts ou du mimétisme qui violente la société et la divise. Dans un monde où les spécificités culturelles sont assiégées, il est impératif de résister à l’uniformisation en valorisant notre culture et en soutenant nos créateurs, en préservant mais en encourageant, en même temps, les expériences avant-gardistes. La culture comme la modernité ne sauraient être une et unique, celle du plus fort du moment, de celui qui parle le plus fort et tente d’occuper à lui seul tout l’espace. S’employer à mimer l’autre au prétexte d’être dans le sens de la marche du progrès est le moyen le plus sûr de sombrer dans une schizophrénie de nature à déstabiliser la société et anéantir tout espoir d’évolution coordonnée et symbiotique.

 

Lors de mes déplacements dans le pays, la visite des maisons de culture et de jeunesse est une escale incontournable. Partout, mon constat est le même : la désaffection. Alors que le minimum en infrastructure et en équipements est souvent assuré et le personnel pléthorique, l’activité est bien en deçà des espérances. Visiblement, il y a une urgence à revoir le mode de fonctionnement de ces structures. Si les gens ne vont pas vers la culture, alors c’est à la culture d’aller vers eux. Que de fois, n’ai-je pas assisté à des manifestations se tenant devant un public clairsemé alors qu’en face les cafés abondaient. Ces événements auraient plus d’audience et d’efficacité s’ils s’étaient invités dans les cafés, les établissements scolaires ou sur les lieux de travail.

Il faut repenser la politique culturelle. Les maisons de culture à la Malraux que nous avions copiées du temps de Chedly Kélibi, ne sont plus en mesure d’assurer leurs objectifs. Il nous incombe de dynamiser l’activité culturelle et de la faire évoluer en extra-muros. Certes, le mouvement culturel national, conduit sous la férule de personnalités valeureuses et brillantes telles que Salah Mehdi, Taher Chriaa, Abdelaziz Agrebi, Ali Ben Ayed, Zoubaier Turki et autres, a réalisé des avancées louables.

Il convient de créer des réseaux autour des maisons de la culture, qui couvrent pratiquement toutes les délégations du pays. Je prône l’aménagement du temps scolaire afin de transformer les établissements de l’éducation nationale, hors horaires scolaires, en des écoles artistiques multidisciplinaires, enseignant aussi bien la musique, que les arts plastiques, la danse, le théâtre ainsi que des ateliers d’écriture et des cinéclubs.

 

Je ne crois pas en une culture subventionnée par l’État mais plutôt en un soutien à la création. Les subventions sélectives, dispensées avec des largesses inégales n’ont pas réussi à insuffler la vie à une création moribonde. Elles se sont transformées en aumône et subsides d’assistance sociale pour des artistes en mal de revenus. Tout se passe comme si L’État leur disait "je fais semblant de vous aider, faites semblant de créer". Il serait opportun de soutenir la création en mettant gracieusement à la disposition des créateurs l’espace et le matériel nécessaire à la création, en assurant la promotion et la publicité. Ce n’est qu’ainsi qu’on fera le tri entre les vrais créateurs et les chasseurs de subventions. Nous oublions souvent que la création est le fruit de longues années de formation et de pratique. Celles-ci doivent débuter dès l’enfance et être conduites avec la plus grande rigueur pour porter leurs fruits. De tous les artistes talentueux et virtuoses qu’il m’a été donné de connaitre quasiment aucun n’a débuté son apprentissage au-delà de l’enfance. J’en ai acquis la conviction que la création commence par une formation solide et précoce.

L’État doit rendre la formation artistique accessible à tous ceux qui le souhaitent et sur tout le territoire de la république.