Et la jeunesse alors ?

Et la jeunesse alors ?

Jadis au moins, il y avait une sorte de contrat non écrit, tacitement consenti entre les familles et l’État. Selon lequel, si les enfants réussissent leur cursus scolaire, ils auront la possibilité d’accéder à une situation, souvent bien meilleure que celle de leurs parents. Ce pacte se trouve aujourd’hui rompu. Bien au contraire, nous vivons une situation singulière qui voue 30% des diplômés au chômage avec des pics régionaux terrifiants.

Après avoir consenti des efforts énormes et enduré les privations, les jeunes et leurs familles se trouvent dans une impasse frustrante. Ce, d’autant plus, que chacun a la conviction d’avoir rempli sa part du contrat. Le désenchantement des jeunes diplômés est d’autant plus pénible à supporter qu’ils ont acquis les moyens intellectuels et linguistiques qui leur permettent une ouverture sur le monde. Ils connaissent virtuellement l’Éden qui leur est refusé et duquel ne les sépare que l’accès à l’emploi.

Depuis quelques décennies, l’enseignement, de plus en plus prolongé à volonté, s’est transformé, bien souvent, en une antichambre du chômage. Le désespoir les gagne et se lit dans leurs regards éteints. Leur situation, leur entourage, le pays même, leur deviennent insupportables. Ils ne rêvent plus que de tout quitter et partir. Devant ce désarroi, comment s’étonner que la Tunisie malgré sa petite population, occupe le deuxième rang des pays pourvoyeurs en djihadistes, dont environ 60% sont d’un niveau universitaire1 ? L’augmentation du nombre des cas de suicide notamment dans la tranche d’âge des 26-35 ans témoigne du désespoir qui se répand dans notre jeunesse.

Je veux redonner espoir à ces jeunes, rétablir leur confiance dans leur pays. Pour cela, il faudra un modèle économique orienté vers l’innovation. Il faut rompre avec l’économie de sous-traitance où il n’y a de place que pour une main-d’œuvre peu qualifiée, à la formation sommaire et rudimentaire. Les diplômés du supérieur n’y ont de place que s’ils sont déclassés.

Nos entreprises nationales confrontées à une concurrence étrangère insoutenable n’ont qu’un souci : survivre. Il convient de les protéger, un certain temps, par une politique protectionniste volontaire. En même temps, l’État doit créer des pôles technologiques sectoriels destinés à la recherche et à l’innovation selon un programme établi en concertation avec les entreprises et répondant à leurs besoins. Le financement de ces pôles sera paritairement assuré par l’État et les entreprises.

En misant sur l’acquisition et la maîtrise du savoir-faire, en favorisant l’échange entre l’entreprise et la recherche appliquée, se développera l’innovation. Le besoin de cadres d’expertise deviendra une incontournable nécessité pour les entreprises. Notre jeunesse trouvera une offre d’emploi conforme à ses compétences et sa formation.

Toutefois, ceci ne saurait nous dispenser de la réactualisation de ce fameux pacte tacite que j’évoquais au début de mon propos. Il faut dénoncer le laisser allez et la permissivité qui au nom de l’égalitarisme et du libre accès démocratique aux cycles supérieurs, conduit à des diplômes au rabais. L’égalitarisme tue le mérite.

Je veux remettre l’effort en haut de l’échelle des valeurs et je tiens à voir les plus méritants reconnus et récompensés. Il faut bannir les différents subterfuges et stratagèmes mis en place sous Ben Ali, pour brader les diplômes universitaires et faciliter l’accès aux cursus longs. Le mérite doit s’accompagner des exigences les plus rigoureuses. D’ailleurs, les étudiants les plus brillants, souvent issus des écoles pilotes, orientés vers les filières les plus valorisantes, n’ont aucune peine à décrocher un emploi. Un grand nombre d’entre eux s’expatrient pour le compte des multinationales ; une perte regrettable pour la communauté nationale.

La jeunesse, malgré les discours élogieux des politiques est en réalité vécue comme un problème. Fêtée en public et fustigée en privé. Que de fois, n’ai-je pas été le témoin d’accusations de fainéantise et d’oisiveté à l’encontre de la jeunesse. On lui reproche son refus de travailler alors qu’il y a tant de postes vacants à pourvoir.

La jeunesse, un atout, pour toute nation qui entrevoit l’avenir, est devenue pour nous, un insupportable fardeau. Je veux en faire une chance, la carte maitresse de la Tunisie pour un lendemain qui chante. Il est intolérable de laisser toute cette énergie en marge de l’effort national. Un jeune devrait être soit en formation, soit exerçant une activité professionnelle.

 

Je suis absolument convaincu que le protectionnisme économique sectoriel boostera l’emploi et l’investissement dans le secteur privé. Le service public tel que je le conçois est également demandeur en compétences. Je le crois, d’autant plus, que je constate l’insuffisance des ressources humaines dans des secteurs clefs comme la santé, l’éducation, la justice ou la sureté.

 

Nous vivons, aujourd’hui, sous l’ère de l’économie numérique qui rythme la vie du monde et nous assistons à ses percées en étant réduits à en être de simples consommateurs.

Comme dans bien d’autres disciplines, nous avons voué l’élite de nos informaticiens à l’exil ou à l’enrichissement des firmes étrangères. L’autorité publique fait souvent preuve de schizophrénie en recourant au service de concepteurs étrangers pour divers marchés d’informatisation et de conception de programmes au lieu de les confier à des nationaux. Nous ne sommes visiblement pas dans de saines dispositions pour rattraper notre retard et susciter une loyale et fructueuse concurrence des opérateurs tunisiens. Pour s’en convaincre, il n’y a rien qu’à voir les irrégularités, les conflits d’intérêts voire des délits d’initiés qui ont entaché la constitution du conseil stratégique de l’économie numérique.

Notre déclassement n’est pas une fatalité. Nous sommes en mesure de rattraper notre retard, en misant sur notre jeunesse, mais ceci ne serait envisageable sans une reprise économique saine et durable. Alors, seulement, nous aurons les moyens d’entreprendre les indispensables et préalables réformes avant la mise en œuvre d’un projet national qui nous raccorderait à l’ère du numérique.